Concours de nouvelles : deux adhérentes de La Plume récompensées

Les lauréates : Direnn Bureau pour sa nouvelle Merci patron ! (concours de la bibliothèque Adèle’H), Martine Louail-Guillo pour sa nouvelle Hôtel Molière (concours Onyx).
Voici leur texte in extenso. Bonne Lecture !

Merci patron !

Le chant guilleret de la farlouse me réveille comme une fleur. Un coup d’œil par la fenêtre, l’aube naissante est magnifique. Une belle journée s’annonce, je ne m’attarde pas, heureux de m’apprêter pour aller au boulot. Je prépare la cafetière pour qu’elle répande son doux parfum dans tout l’appartement pendant ma douche. J’adore l’odeur du café le matin quand je suis frais et dispo, bien-être et bonne humeur sont à l’honneur. Je suis vraiment ravi de ce nouveau poste, un peu de responsabilité mais pas trop, juste ce qu’il faut pour que cela soit intéressant et ne pas rentrer la tête farcie à la maison. Le directeur que j’assiste a la bonhommie et la justesse propres à la gestion des entreprises familiales. Un solide gaillard franc du collier qui ne manquera pas de vous enguirlander en cas de besoin. Mais l’orage passe aussi vite qu’il est venu, sans rancune, aucune. Ce matin, à mon arrivée, la secrétaire est déjà à l’œuvre avec un client au téléphone. Je la salue d’un geste amical de la main et elle me renvoie un sourire chatoyant. Elle me plaît bien cette fille… Je vais dire bonjour aux gars à l’atelier, je serre les paluches forgées par le travail. J’aime bien ces hommes, une vraie équipe soudée. Un sentiment de fraternité les unit dans la tâche ardue et laborieuse qu’ils exécutent chaque jour… A chacun sa personnalité, un tel est un peu réservé certes mais a le cœur sur la main, celui-là au contraire une forte tête qui cache mal sa grande sensibilité, celui-ci plutôt le saltimbanque de la bande avec toujours le mot pour rire et un sourire jusqu’aux oreilles ! Je commence à consulter mes dossiers quand une sonnerie retentit. Je décroche le téléphone fixe, non, sors mon portable, non plus, regarde ma montre, toujours pas… Je mets un certain temps à comprendre, en fait c’est un réveil qui sonne. Prise de conscience brutale : je rêvais, j’étais seulement en train de rêver… L’implacable réalité reprend peu à peu ses droits. Comment se lever après ça ? La cruelle vérité s’impose : un rêve, bordel, un putain de rêve ! La douceur et la quiétude s’évanouissent. Mon cœur s’accélère, mes muscles se tendent, mes poings se serrent, ma mâchoire se crispe. Tout mon corps se prépare pour tenir le coup une nouvelle fois. Je me lève péniblement et me prépare un thé jaunâtre et insipide, la faute à des remontées acides permanentes qui ne s’associent guère à l’amertume du café. Il n’y a pas que le café qui est amer et difficile à digérer… Sur le trajet, le temps s’écoule comme un invisible compte-gouttes. Sa voiture est déjà là. Mon cauchemar ambulant a déjà pris son poste, la vigie est en place. A mon arrivée, je salue la secrétaire qui ne daigne même pas lever les yeux. Je dois passer par l’atelier pour rejoindre mon lieu d’exercice. Je jette un coup d’œil rapide aux ouvriers absorbés par leur minutieux travail. J’arrive au pied de l’escalier. Il est là. Il me regarde monter les marches une à une. J’ai l’impression d’avoir des lests aux chevilles tellement l’ascension est difficile. Je suis obligé de traverser son bureau pour atteindre le mien. Deux pièces attenantes avec l’espace d’une porte mais sans. Un refrain dans ma tête, ça va être ma fête : « Attention mesdames et messieurs, dans un instant ça va commencer… » «- C’est ça, prends ton temps ! T’as une sale gueule aujourd’hui, enfin comme d’hab’. C’est moi qui ne m’y fais pas. -Bonjour -Traîne pas, va bosser, je ne veux pas voir ta tronche. »

J’en étais à lire mes mails quand il entre, le répit aura été de courte durée. « -Tiens, j’ai eu une idée, une nouvelle mission pour toi. » dit-il en posant soigneusement une paire de chaussures sur mon bureau. « -Tu vas me cirer les pompes ! » ricane-t-il puis jetant un sac plastique, il ajoute : « -Voilà le cirage ! » Il quitte la pièce en me toisant, fier de son coup. Il ne me l’avait encore jamais faite celle-là, Verner le cerbère, le voilà qui innove. On passe un cap… Mais réagis bon sang ! Te laisse pas faire ! Affirme toi ! Montre lui qui tu es ! J’aperçois alors juste sa tête et il éructe : « pour les pompes c’est maintenant ! Le big boss arrive dans une demi-heure, je veux que ça en jette ! » Plus le choix, je m’exécute. Consciencieux dans mon travail, je le suis aussi pour cette tâche si ingrate soit-elle. Je m’applique à bien étaler le cirage uniformément sur le cuir, j’en mets aussi pour entretenir la semelle. Y a pas à dire les chaussures italiennes c’est quand même la classe. Une fois le travail achevé, je vais lui rendre son bien sans un mot ni un regard et je tourne aussitôt les talons. Au moment de passer d’une pièce à l’autre, j’entends juste, « pratique les larbins ! ». Le patron arrive quelques instants plus tard : « -Bonjour Verner. » N’attendant pas la réponse de l’intéressé qui s’est levé pour l’accueillir, il s’avance et s’adresse directement à moi : « -Bonjour monsieur Martin, vous allez bien ce matin ? -Bonjour patron, oui merci tout va bien. -Verner, je voulais vous parler du dossier Durand mais j’ai oublié de le prendre. » Verner commence à se tourner vers moi pour m’envoyer le chercher mais le patron enchaîne : « -Vous avez de bien jolis souliers, mon cher… -Oui merci ce sont des italiennes, elles m’ont coûté un bras » répond-t-il en bombant le torse. -Très bien, vous allez pouvoir les étrenner tout de suite : allez donc chercher le dossier Durand dans mon bureau. -Ah euh oui bien sûr, sans problème. » Il quitte précipitamment la pièce pour emprunter l’escalier en fer. C’est précisément à cet instant que la semelle cirée prend tout son sens : un cri strident suivi d’un grand fracas métallique, puis un choc sourd, et enfin…le silence. Résultat : un corps désarticulé, la tête dans une auréole de sang. L’honneur est sauf : les belles italiennes sont indemnes… Tiens mais d’où vient cette sonnerie ?
Direnn BUREAU

Hôtel Molière

L’air est chaud et immobile. Attente. Temps suspendu. Se perdre à Paris pour écrire. Le voyage commence gare de Nantes. Le paysage défile. Deux heures pendant lesquelles je m’installe à l’intérieur de moi. Attitude étrange. Je m’observe assise dans le train. Dans le sens contraire à la marche. Les marais, les champs s’étirent. Changement de perspective.
Pas de rencontre possible dans le train. Ma voisine me serre d’un peu près pour que la magie de la conversation opère. Elle applique avec minutie du mascara sur ses cils puis appuie ostensiblement et lentement son bâton de rouge sur ses lèvres. Enfin, elle referme le poudrier d’un geste sec. Les sons s’inscrivent.
Hôtel Molière à Paris. Petite table en métal gris dans la cour pavée. Deux fauteuils ajourés confortables l’entourent. Le chat blanc assis sur une table à côté me regarde longuement. Rencontre feutrée. Silencieuse. Je sors mon carnet noir où une phrase de couleur blanche est mollement inscrite sur la ouverture : « Laissez-vous aller… » Je caresse doucement le faux cuir, fais sauter l’élastique rouge qui le maintient fermé. Une vraie présence.
Une main fine posée sur le bord de la petite table m’avertit d’une soudaine présence. Hésitation, étonnement, « Me permettez-vous de m’asseoir à votre table ? » La musique de la voix grave et assurée reste suspendue dans l’air.
Le costume sombre, la chemise claire, les ongles délicatement coupés, l’homme tire à lui la chaise et s’assoit légèrement. Tout semble aérien.
Je me surprends à acquiescer.
La tasse de café est déposée un peu vite. Morceau de sucre dans la tasse épaisse et étroite. La cuillère tourne lentement dans le café. Dissolution. Sourire esquissé, regard long et mal assuré. Communion inespérée. Les mots se libèrent peu à peu, pas pressés de remplir l’espace.
Complicité éphémère, tu m’écoutes expliquer ma venue à Paris pour jouer avec les mots. Ton amour de la littérature et de l’écriture nous maintient en équilibre. J’entends le cliquetis des verres qui s’entrechoquent sur un plateau. Les conversations s’effacent pour nous. Découverte d’un autre. L’index rouge appuyé sur la table élimine lentement les poussières de sucre autour de la tasse. La pensée cherche les mots pour exister.
Ils arrivent sans se presser, d’abord sur ton arrivée à Paris où tu viens donner des cours tous les mercredis à l’Université de La Sorbonne. La stylistique est ton domaine d’intervention. Les phrases, les mots prennent sens et dansent sur tes lèvres. Ta voix chaude m’enchante et me désarme. Tu m’expliques que tu as lu plus de cinquante fois déjà Madame Bovary de Flaubert et que tu n’as toujours pas fini d’explorer l’œuvre. « Elle me rendra fou» me dis-tu sur le même ton. Je te regarde et échangeons un signe d’entendement. Tu t’interroges sur les nuances du titre de l’œuvre : Madame Bovary, ce n’est pas Emma Bovary et encore moins Emma. Je me glisse dans ta pensée et voyage parfaitement dans les circonvolutions de ton
cerveau où les explications s’enchaînent logiques et implacables. Ton intelligence me multiplie. J’ai le sentiment d’être. Je t’écoute errer entre les lignes de Flaubert et me perds moi aussi dans les taffetas et les fourrures d’Emma. Je participe aussi au bal du château de la Vaubyessard et me hasarde à observer la maladresse de Charles qui ne peut danser. Tout à coup, tu t’arrêtes, confus et tu me demandes pardon pour ce dithyrambe. « Au contraire. » C’est tout ce que je réussis à murmurer. Ma gorge est sèche et me brûle. Tu baisses la tête, gêné, et tu me demandes ce que je viens chercher dans les ateliers d’écriture. Je t’avoue mon bonheur d’écrire, cette recherche de l’atemporalité et de l’indicible qui m’habite lorsque je me risque avec les mots. Je te confie cette rencontre improbable et extraordinaire avec les autres sans avoir besoin de se dire. Je t’explique ce besoin d’aller chercher la vérité au fil du papier ou du clavier. Ce bonheur surtout de glisser ce qu’on veut dévoiler entre les lignes et les mots pour se surprendre ensuite à lire et écouter ce que l’on n’avait pas pensé écrire quelques secondes auparavant. Les mots nous échappent déjà et nous interrogent pourtant. Magie de l’écriture. Tes mains se mettent à trembler subrepticement. Tu entends. Tu acquiesces. Silence habité. Mes lèvres s’appuient un peu plus fort sur la porcelaine tiède de la tasse de thé. La douce chaleur de la boisson parfumée participe à goûter les mots que tu prononces doucement et les silences que tu me fais entendre. Je sens la passion dans sa gangue. Torpeur douce et magique de l’authenticité de la rencontre. Cette fusion inattendue, profonde et envoûtante nous submerge et nous met soudainement mal à l’aise. Tu prends de manière presque autoritaire et brutale le ticket de nos consommations, et après un vague au revoir murmuré, tu te diriges vers le maître d’hôtel sans même un regard pour moi. Tu te fonds dans la foule du trottoir. Ton long manteau noir n’est déjà plus qu’un souvenir mal assuré.
Quatorze heures, il est temps. Dans une heure, je me pencherai sur mon cahier et mes mots.
Martine Louail-Guillo