Rencontre avec Edouard Louis à la librairie Coiffard

Édouard Louis est un très jeune auteur, 21 ans, étudiant en sociologie à l’ENS de Paris, qui après avoir écrit un essai sur Pierre Bourdieu, vient de publier un premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule. Sélectionné par France Culture et Télérama parmi les dix romans en compétition pour gagner le titre de Roman des Étudiants, il a été invité dans ce cadre à la Librairie Coiffard, le 26 février dernier. La rencontre, animée par Véronique Marchand, libraire et Elias Amiouni, journaliste s’est développée principalement autour des raisons qui ont poussé l’auteur à écrire ce livre et des choix stylistiques du roman.

En finir avec Eddy Bellegueule décrit dans sa première partie le milieu familial et social d’un village de Picardie où grandit Eddy Bellegueule, un gamin de dix ans considéré comme efféminé par tout son entourage. La deuxième partie est dédiée à la découverte de sa sexualité, et à ses tentatives de la refouler en essayant de s’adapter aux modèles de “durs” que lui sont imposés, jusqu’à la fuite inévitable. Le récit est tendu et impitoyable, avec un style concis, presque scientifique: impossible de détacher les yeux du livre, impossible de ne pas être bouleversés.

Véronique Marchand annonce dès le début du débat qu’elle ne prévoyait pas de vendre plus que trente exemplaires du livre: en effet, le tirage initial était de trois cent cinquante exemplaires, et finalement 105 000 ont été vendus. Un grand succès suivi par des critiques contrastées et une forte présence dans les médias d’articles sur le jeune Édouard Louis. Ce dernier semble affronter la situation avec calme et rationalité: il affirme être très heureux des ventes de son roman, parce qu’ “on écrit pour les lecteurs”, et surtout parce qu’il soutient que la littérature doit porter en soi une volonté politique, toucher le plus grand nombre de lecteurs possible, pour que chacun puisse se réapproprier son message.

Dans le cas d’En finir avec Eddy Bellegueule, son intention était de dénoncer la violence avec laquelle les enfants “différents” sont traités dans des milieux sociaux défavorisés, leur donner de la visibilité et décrire les processus qui les portent à être rejetés. Il se propose de faire l’éloge de la fuite, de la rupture avec les conventions et les comportements enracinés dans la société; avec une référence aux cahiers des doléances d’autrefois, il rappelle qu’écrire est pour lui la meilleure façon de dénoncer les failles du monde que nous habitons.

Mais le succès obtenu n’est pas que source de satisfactions. Le livre est réinterprété par les critiques qui se concentrent sur des épisodes particuliers de l’histoire plutôt que sur son message, “le tirent de force vers le témoignage”, plutôt que de le considérer comme un roman travaillé dans son style et dans sa structure. La description du monde Picard est réduite à “on est chez les ploucs”. Édouard Louis admet être déstabilisé et parfois blessé par les critiques. Il explique avoir voulu restituer l’ensemble des comportements du village et de sa famille, parler des hommes, des femmes, des rapports entre eux, de l’usine, de la cour d’école, où l’on retrouve les principes régissant le monde des adultes.

Il parle de la scène d’ouverture du roman : deux enfants de douze ans attaquent Eddy en lui disant qu’il est « pédé » et en lui crachant dessus. En citant Le miracle de la Rose, de Jean Genet, où le crachats deviennent des bouquets de fleurs, même une « voûte étoilée » sur le mur d’une cellule .Il affirme avec conviction une vision différence : pour le petit Eddy la violence n’avait absolument rien de spirituel, ni de métaphorique, elle était réelle, et c’est de cette façon directe et dérangeante qu’il a voulu la décrire.

Plus tard dans le débat, il reviendra sur les accusation de récit indécent et impudique que son roman a reçu: « Comme disait Thomas Bernard, seul écrit celui qui n’a pas de pudeur. Le frein principal est d’écrire sur les choses intimes. Tout ce qui me semblait impudique, c’est ça que je devais écrire : j’avais envie de travailler sur la violence. » Et c’est avec réalisme qu’il ne cache rien de ce qu’il a fait.

Ce qu’Édouard Louis a à cœur de dire est aussi que « le petit Eddy faisait complètement partie de son milieu : il aimait la télé, et pas les livres, il n’était différent que par le discours des autres » ; il faisait des énormes efforts pour se rendre acceptable aux yeux des autres. Il ne connaissait d’autre monde que le sien, et cela n’a été que plus tard, au lycée d’Amiens, qu’il a commencé à avoir honte de son accent picard. Il était un enfant maniéré, pas viril au sens des critères du village, et pour cela renié par tout le monde, même par son père et sa mère, qui tenaient à affirmer : « Ce qui est sûr, c’est que celui-là ne sera jamais pédé. ». Ils se sont bien trompés, commente avec ironie l’Édouard Louis d’aujourd’hui.

Elias Amiouni souligne comment il a trouvé dans le roman beaucoup d’amour et tendresse, malgré les conflits, et l’auteur réagit en expliquant que, certes, Eddy ressentait de l’affection envers ses parents, mais en même temps son identité était complètement refusée par eux, et il ne pouvait pas recevoir l’amour de son père, un homme capable de dire que « les pédés, il faut les pendre par les couilles. ».

Une fille de l’assistance demande si l’auteur n’a pas peur que son roman soit trop jugeant et qu’il montre une vision manichéiste entre le monde rural et le monde de la ville. « Mon intention n’était pas de juger, c’était de décrire au plus proche de la réalité, un monde méconnu et invisible pour le milieu littéraire parisien. » répond l’auteur.

Une femme dans le public remarque que dans le livre il n’y a pas que de la violence contre l’enfant, mais aussi la haine des habitants du village, contre eux mêmes. Édouard Louis confirme, en prenant l’exemple de sa mère et ses craintes de commencer un travail en dehors de celui de femme à foyer ; de son père, parti dans le sud et revenu plus tard en Picardie sans aucune satisfaction ; des filles qui rêvent d’être infirmières, professeures, et baissent leurs objectifs, découragées à la fois par le milieu et même par l’école.

Cela est à l’origine d’une réflexion sur l’absence de conditions matérielles pour réaliser les rêves : l’auteur, désenchanté, soutient que « les rêves ne sont que le moyen de ne rien faire. Le milieu domine, et il y a une impossibilité à fuir, comme il est advenu à mon père. Les gens ressentent cette impossibilité, qui se traduit des violences sur les autres, sur les différences, les noirs, les arabes, les homosexuels. » On entend dans cette explication, les positions de Pierre Bourdieu.

Une partie très intéressante de la rencontre est celle dédiée aux explications de l’auteur sur la construction du roman. D’abord, il justifie le choix du genre du roman et non celui du témoignage, d’une part pour éviter de blesser des personnes réelles (chose, qu’il admet n’avoir pas réussi), et d’autre part, parce qu’il lui était impossible de transcrire précisément le langage picard. Il dit qu’il a passé du temps en parlant avec sa mère et sa grand-mère, en les enregistrant comme le ferait un sociologue, mais que la transcription exacte de leur façon de parler était incompréhensible.

Il a donc dû retravailler les enregistrements pour pouvoir rendre la réalité transmissible : le picard, où comme l’auteur l’appelle, « le langage des pauvres », est rapporté dans le roman en italique. Le reste du style est simple, direct, tranchant, de sorte que l’on remarque la différence entre la langue littéraire et langue orale sans que cela rende moins fluide l’écriture. Édouard Louis met aussi en évidence que son choix des mots est dicté par la nécessité de transmettre le vrai milieu qu’Eddy doit affronter : cela n’aurait pas été réaliste de remplacer avec le mot « homosexuel » les nombreuses insultes qu’il a reçues, « pédé, fiotte, tantouze, gonzesse… ». Il y a un langage des dominants et des dominés (encore Bourdieu) ; l’auteur voulait utiliser celui des personnes qui ne peuvent pas accéder à la culture, à la littérature. Pourtant, il fait de la littérature avec son roman, et il trouve désolant que les critiques ne parlent pas assez de son style. Il dit qu’En finir avec Eddy Bellegueule est le résultat de deux ans de travail : la structure organisée en scènes, souvenirs, épisodes, qui font remonter petit à petit l’histoire, n’est pas du tout celle qu’il avait décidé de présenter en commençant à écrire, elle est le fruit de plusieurs

réécritures. « Il y a une logique dans l’organisation du récit qui me dépasse. », affirme-t-il.

Un garçon du jury nantais du prix Roman des Étudiants demande comment l’auteur peut parler de lui-même à la troisième personne. Celui ci répond que pour lui l’enfant Eddy Bellegueule n’existe plus, et que cela a été difficile pour lui de se plonger dans son enfance pour écrire le roman. Il a senti pourtant la nécessité de le faire, surtout après la lecture de Retour à Reims de Didier Eribon, un roman qui lui a causé « un choque brutal » et l’a poussé à écrire sa propre expérience (« Je n’ai pas assez d’imagination pour la fiction. », dit-il). Accepter de voir son ancien nom sur la couverture du roman à été aussi un défi. « Je suis né (comme Édouard Louis) il y a deux ans, je suis très jeune ! », il blague. Il affirme sa volonté de créer sa propre identité indépendamment de son passé : nous lui souhaitons de réussir.

Ilaria Mondello

La Plume et Le Clavier