Concours ONYX 2015 – thème : LE CRI

Le silence des vieux

Auteur : Bernard REMY

Une gare. Un vieil homme attablé à la terrasse d’un café. Il boit du chocolat.  Un autre vieux  arrive en boitant et s’assoit à sa table.

Tolyan : Salut Kostya.

Kostya : Salut Tolyan. T’es sûr qu’ils ne t’ont pas suivi ?

Tolyan : Certain. Regarde ! J’ai suivi tes instructions à la lettre. Pas de valise. Ni même un sac.

Kostya : Avec ton gendre dans les milices, j’ai préféré prendre des précautions, tu comprends.

Tolyan : Comme au bon vieux temps, hein Kostya ?

Kostya : Ouais. Comme au bon vieux temps. (En montrant sa valise.) J’ai ce qu’il faut pour nous deux. Moi ils croient que je pars faire ma cure !!!

Kostya regarde autour de lui, se lève et entraîne Tolyan vers les quais.

Tolyan : Doucement, Kostya. Ma jambe !!!

Kostya ralentit sa marche.

Kostya : Ca m’a fait drôle de revoir des uniformes russes, tu sais.

Tolyan : Ca t’a rappelé Alyona ?

Kostya emmène Tolyan vers une locomotive.

Kostya : Tout est revenu d’un coup. L’obus qui explose puis son hurlement. (D’un ton viscéral, corps tendu comme un arc, douleur béante.) MAMAN !!! Tu t’en souviens ?

Tolyan : Comment veux-tu que j’oublie ça ????

Kostya : (dans un hurlement de panique)  ALYONA ……ALYONA !!!!! N’Y VA PAS…………N’Y VA PAS !!!!!!! J’avais jamais crié comme ça.

Tolyan : Moi  je suis resté muet comme une carpe.

Kostya : De toute façon, ça n’a servi à rien.

Tolyan : Oui, je sais, mais je m’en voudrais toujours de ne pas avoir crié. Elle m’aurait peut-être entendu ?

Kostya : Avec le bruit des canons, elle ne t’aurait pas entendu non plus, Tolyan.

Tolyan : C’est ce que je me répète tout le temps. Cela va bientôt faire  soixante-dix ans et  ça me travaille encore, tu te rends compte !!!!

Kostya : Moi, c’est depuis ce jour-là que j’ai cessé de lutter et de crier.

Tolyan : Et moi, j’ai  continué à me taire.

Kostya : C’est ce qui nous a sauvé  la vie, hein Tolyan.

Tolyan : Ouais. Je me suis parfois demandé s’il n’aurait mieux pas valu mourir avec les copains.

Kostya : Mourir sous les balles russes ?

Tolyan : Les russes, on ne s’en débarrassera jamais, Kostya, jamais !

Kostya : Mais si Tolyan, c’est pour ça qu’il faut aller à Kiev.

On annonce le départ du train pour Kiev. Ils partent vers le quai annoncé.

Kostya : Pas de regret de quitter ton cher Donbass ?

Tolyan : Aucun. Je suis devenu étranger dans ma propre maison. Dans la cuisine, dans le salon, même dans la salle de bains, il n’y a plus que des portraits de Poutine !!!

Kostya : Tu ne vas pas les appeler ?

Tolyan : Non. Ils étaient déjà tellement habitués à m’entendre me taire qu’à l’heure qu’il est, ils m’ont déjà oublié.

Kostya : Moi, je téléphonerai à ma fille quand nous serons arrivés à Kiev. (Poussant un cri de plaisir, gorge déployée, poings serrés à se rompre.) JE SUIS SUR LA PLACE MAIDAN !!! JE SUIS SUR LA PLACE MAIDAN !!

Tolyan : Ta fille va avoir une attaque !!!

Kostya : De m’entendre crier pour la première fois ou de me savoir ici ?

Tolyan : De t’entendre crier pour la première fois bien sûr !!!!

Ils éclatent de rire. On annonce du départ immédiat du train. Kostya aide Tolyan à grimper dans le wagon et monte à son tour sans jeter un regard derrière lui.