LES SCRIPTURALES 2015 -CONCOURS de NOUVELLES et TEXTES LIBRES

Organisé par la bibliothèque ADELE ‘H de Saint-Herblain.

Votre texte devra porter sur le thème : passerelle
Si vous écrivez une nouvelle de 2 pages maximum: vous devrez intégrer les 8 mots de la liste Liste de mots :passerelle, rencontre, traces, gourmandise, nuit étoilée, parfum, chapeau,chant.

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Premier prix : La passerelle de glace
Tous les soirs, le beau Ludwig monte dans sa grosse voiture noire  et roule en pétaradant jusqu’en haut de la montagne, où l’attend  son château en pierres noires du Rhin.

Dès qu’il voit  les quatre tours pointées vers le ciel, et les corbeaux qui planent  dans les brumes rosées du soleil couchant, il est heureux, car il est ailleurs… Sa vie nocturne peut commencer !… Une petite musique lancinante modulée sur quelques notes  cristallines  se déroule dans sa tête, comme pour l’accueillir dans son domaine. Il gare sa voiture  et monte  en sautillant le sentier escarpé bordé de gros rochers en perpétuel déséquilibre. Ludwig sait éviter les dangers, même lorsqu’il  arrive au bord du précipice dont personne n’a jamais vu le fond. Il  atterrit de l’autre côté, où se poursuit le sentier  sinueux bordé d’arbres, qui conduit  au château.Il tourne la clef dans la serrure de la grande grille grise  grinçante…

Après avoir déposé ses bagages, il fait le tour du propriétaire, s’arrêtant dans chaque chambre, ouvrant les fenêtres  pour admirer  la montagne  aux pics enneigés qui s’étend dans le lointain, comme une mer. Il est seul, nulles traces d’humanité, il n’y a que le minéral froid  entourant le château. Alors,  il  allume un feu dans la cheminée et se vautre  dans le grand fauteuil en velours vert. Il entame un gros  paquet de pop-corns au caramel  acheté à Prisunic.

Surtout, ne pas  écouter sa mère qui lui conseille des plats « équilibrés », des légumes, des fruits, et qui entre sans frapper dans sa chambre :« Tu es encore dans ton château ? Tu devrais voir du monde, mon chéri, tu n’as pas des copines sympathiques et jolies ? »

« De quoi se mêle donc ma mère ! Qu’elle me laisse vivre ma vie ! Est-ce que je lui demande des détails sur sa vie intime ? Non. Est-ce-que je lui dis : Maman,  ton nouvel ami  ne me plaît pas du tout, avec ses conseils : Ce n’est pas bon de rester tout le temps assis devant l’ordinateur, tu devrais faire du sport. Mais je ne lui demande pas s’il fait du vélo, moi ! ».

Ludwig préfère aller devant la façade sud du château, et tirer  avec son fusil sur les corbeaux qui tournoient inlassablement au-dessus des tours. Un, deux, trois, quatre, cinq… il tire;  il en tue un;  il recommence : un, deux, trois, quatre… il tire, il en tue  trois; il recommence : un, deux, trois, quatre… Il les voit tomber comme des pierres dans le précipice vertigineux qui entoure  le piton rocheux. Il y en a  d’autres qui arrivent. Combien en-a-t-il tué ? Il ne sait plus,  ils sont au fond du trou.

Voici la belle Lisa, aux  longs cheveux blonds, à la silhouette souple et fine gainée dans une combinaison turquoise, tout à fait son genre. Ils montent le petit chemin si étroit, si escarpé, enneigé en cet après-midi de février. La belle connaît la montagne, elle  fait du hors-piste ! Son pas est sûr et régulier,  ses  beaux yeux en amande l’hypnotisent, il est sous son  charme. Lisa est envoûtée par ce lieu « magique, extraordinaire… je n’aurais jamais cru que c’était vrai ce château, on se croirait  en Bavière, merci Nicolas… » « Ludwig », rectifie-t-il, un peu agacé, sentant vibrer sous ses doigts l’épaule en jersey de Lisa qui, au pied du précipice, trébuche, perd l’équilibre, plonge la tête la première dans l’abîme et disparaît à ses yeux. Il voit quelques instants son chapeau noir tourbillonner dans le vide. «  Je n’ai rien pu faire » dira-t-il plus tard, « elle est tombée, c’est tout ».

Il va se coucher seul ce soir-là, dans  sa grande chambre aux murs de pierre; la tête sur l’oreiller brodé, il réfléchit … Il pensait que Lisa ferait l’affaire, que tout irait bien,  et qu’il pourrait lui donner le vertige en haut du donjon, pour qu’elle tremble un peu, et qu’il puisse la prendre dans ses bras… mais il a manqué  de stratégie. Il revoyait le chemin, le précipice insondable, et le froid qui  raidit les muscles, tout ça avait contribué à l’échec.

Il n’arrive pas à dormir. En plus, il fait très froid, un vent glacial souffle  les restes  de neige autour des tourelles. Les corbeaux rescapés se sont abrités sous leurs toits d’où tombent des stalactites de glace.

La bonne solution  serait  de  faciliter  le passage  au-dessus  du gouffre; le  pont de bois est vermoulu et hors d’usage, et ses invitées n’ont reçu aucun don spécial pour sauter  comme lui. Pour être sûr d’arriver  au château, il faudrait donc leur éviter les chutes prématurées.

Il se tourne et se retourne dans son lit à baldaquin, puis, il a une idée. Ça ne peut pas attendre demain. Il met son bonnet et sort.  Au-dessus de lui s’étend  la voûte céleste d’une magnifique nuit étoilée; il voit les glaçons qui scintillent, accrochés aux arbres, et qui étincellent de reflets bleutés; il les casse, comme autant de  branches de chêne solides. Il lui suffit de les souder entre eux avec du coca, de leur donner une forme arrondie pour joindre les deux bords du précipice, puis, de sculpter une balustrade  aux circonvolutions  de dentelle; d’ajouter des décors, des feuilles d’acanthe givrées collées sur la rampe. Il s’affaire toute la nuit, les mains gelées, rougies, douloureuses, et au petit matin, il a fini son ouvrage. Quand le soleil se lève enfin, une transparence  de cristal l’éblouit : quelle splendeur ! La passerelle  aérienne  surplombe le vide insondable avec majesté et fragilité à la fois. Il la traverse dans un sens, puis dans l’autre : elle est solide, légèrement grinçante… Quel exploit ! Il l’imagine quand elle fondra lamentablement, goutte à goutte, aux premiers rayons du soleil printanier. Il est tellement heureux, que, dans ses oreilles, la petite musique s’accélère  sur un rythme dansant et se transforme en un chant merveilleux.

Et voici  Grâce, une belle brune vêtue  d’une combinaison multicolore imprimée de bonbons Candy Crush[1]. Avec  sa bouche rouge comme une cerise, et son parfum vanillé,  elle est à elle seule une pure gourmandise. Elle lui plaît tellement, qu’il n’a pas envie qu’elle tombe… Enfin! Pas encore…  Ils avancent, aériens sur la neige du chemin, en se tenant par la main, comme deux amoureux sur  le pont des soupirs. « Elle est pas belle ma passerelle ? » lui dit-il en l’aidant à s’y engager. Et il lui montre les montants robustes, les courbes élégantes, les fines décorations … Curieuse, elle se penche au-dessus de la balustrade, fait fondre de sa main chaude les feuilles d’acanthe givrées, et crie à la vue du vide abyssal. Il la prend dans ses bras, lui parle de leur rencontre magnifique…

Ils montent jusqu’au donjon, il veut lui faire admirer cette vue imprenable, pour qu’elle  s’extasie en frissonnant, comme toutes celles qui l’ont précédée. Sa taille souple ne se dérobe pas, il la serre très fort, et dans le lointain hurlent les loups…  Comme toutes les autres, Grâce passe la nuit avec Ludwig dans le grand lit à baldaquin, avec champagne  et coca à profusion… Il compte les flûtes de champagne; elle en a bu quatre, assez pour être pompette.

Oui, cette fois-ci, la stratégie  a bien marché. Il peut quitter le château maintenant. Il jette un œil sur la belle endormie, prend son sac, et franchit la grande grille grise grinçante qu’il ferme à double tour. Le chemin est toujours enneigé, et la passerelle, magnifiquement scintillante, éblouissante,  solide…

Mais pour combien de temps ?

La partie était finie, Ludwig venait de totaliser 34 582 points : 80 corbeaux, 50 passerelles, 275 flûtes de champagne, 47 squelettes. Un bon score, il était en net progrès …

Sa mère l’appela pour manger. Il y avait du poulet rôti et des haricots verts.

Josette TRIERWEILER


1]     Candy Crush : jeu virtuel dans lequel il faut déplacer des bonbons colorés.