Sélection « Coup de coeur » au Festival d’à côté – nouvelle écrite dans un café !

« Voyage en minuscules »

Nous avons triomphé de tous les continents, colonisé les plus petits lopins. Et périssons avec  quand ils s’effondrent, que les éléments déchaînés les précipitent dans les masses pélagiques ou les recouvrent de lave. On peut dire que nous sommes accrochées à la Terre.

Il est vrai que nous sommes sur cette planète depuis si longtemps. Si vieilles. Alors qu’attendre de plus d’un monde dont nous connaissons déjà tous les recoins et tous les caprices ? Antiques voyageuses que rien ne presse, on se déplace à pas minuscules. Signe, peut-être, d’une certaine sagesse, de celles qui auréolent toutes les vieilles choses, car le secret du voyage n’est-il pas dans le mouvement, aussi infime et délicat soit-il, bien plus que dans une quête effrénée d’horizons si lointains et au fond si semblables.

Vieilles disais-je, mais toujours promptes et fringantes, surtout quand il s’agit de chercher à bouffer. Pour ainsi dire, on ne fait plus que ça à présent. Une véritable obsession, une sorte de senses’s trip. Et c’est cela qui m’a amené dans ce bateau avec quelques congénères. Nous étions en train de nous repaître d’une abondante cargaison de feuilles de thé quand il a mis les voiles. On nous a baladées, débarquées, chargées, roulées, empaquetées. Mais qu’importait au fond tant que nous restions dans les caisses avec tous ses ingrédients.

Après je ne saurais trop expliquer comment nous avons atterri dans le même camion avec ces fleurs. Du “Lilas rose” à en croire les étiquettes. “Simple question d’intendance, à cause de la proximité des deux boutiques” a lâché l’une de mes camarades. “Hors de question de me séparer de ce thé si parfumé, si enivrant” songeais-je tandis que les autres, plus instruites sans doute, se ruaient dans les pots.

Je coulais des jours heureux dans des boîtes et des sachets qui me suffisaient bien à présent que j’étais seule quand, soudain, une éruption m’a emportée. Je me suis débattue comme j’ai pu, mais que pouvais-je contre les éléments, moi, pauvre fourmi ? C’est mon abdomen qui le premier a lâché. Rectum, intestin, estomac, glande à venin, tout mon attirail s’est joliment décomposé parmi les feuilles et l’eau bouillante. “Bienvenue au voyage du thé !” ai-je cru entendre avant que la belle demoiselle ne retire la boule de sa tasse et la porte à ses lèvres. Inutile d’aller loin et à grands pas pour être conquis.

Samuel

Merci Samuel, adhérent aux ateliers de La Plume et le Clavier,pour cette nouvelle qui débuta dans un café…