Ce besoin irrépressible
Colum McCann publie cette rentrée un roman étrange et beau.
Deux hommes au large de l’Afrique, chargés d’enquêter sur la rupture de câbles sous-marins. Une mission technique, presque absurde. Et pourtant, derrière ce prétexte, quelque chose de beaucoup plus vaste : une méditation sur la solitude, les liens qui nous unissent les uns aux autres, le colonialisme, la crise climatique. Et surtout — c’est ce qui nous a arrêtés — le besoin irrépressible de donner du sens à nos existences.
L’expression est de McCann. Elle est belle parce qu’elle est juste.
On ne sait pas toujours pourquoi on écrit. On croit parfois que c’est pour raconter une histoire, pour divertir, pour témoigner. Mais ce n’est souvent qu’une surface. En dessous, il y a quelque chose de plus ancien, de plus urgent : ce besoin de transformer le chaos du vécu en quelque chose d’ordonné. De prendre ce qui nous est arrivé — une enfance, une rupture, une ville, une guerre, un visage — et de lui donner une forme. Un début. Une fin.
La lecture fait la même chose, mais à l’envers. On prend le monde ordonné de quelqu’un d’autre et on le laisse résonner dans son propre chaos intérieur.
C’est peut-être pour ça que les grandes œuvres nous traversent comme elles le font. Pas parce qu’elles parlent de nous — elles parlent d’Irlandais au large de l’Afrique, de câbles sous-marins, de choses qu’on n’a jamais vécues. Mais parce qu’elles touchent quelque chose d’universel, enfoui sous les détails particuliers. Ce besoin de sens. Cette peur du vide. Cette conviction, fragile et tenace, que nos vies méritent d’être racontées.
McCann dit quelque part que l’écrivain est celui qui refuse de laisser les choses disparaître sans les avoir regardées vraiment.
Peut-être que c’est ça, finalement, la définition la plus simple. Pas une question de talent, ni de style, ni même d’ambition. Juste le refus de laisser filer ce qui a compté.

